Petite conversation à deux commencée au bureau et terminée via Google Docs, avec David Roy (Partner @ Awakit Group)
Après les salauds de patrons (voir l’ouvrage de Geoffroy Roux de Bézieux ), voici venu le temps des dirigeants séquestrés. En même temps si on les séquestre c’est sans doute que ce sont des salauds. (bon j'arrête).
Mais alors qu’il semble que les pays où l’on pratique la séquestration sont très peu nombreux (l’Italie vient de faire son entrée dans ce club très fermé), on peut clairement se demander l’impact que de tels agissements peut avoir sur l’image de la France à l’international, notamment au regard des investisseurs et entrepreneurs qui réfléchissent actuellement à mettre un pied sur le vieux continent.
J’ai demandé à David, un de mes associés, en charge de la partie international d’Awak’iT, en qualité de biculturel. D’après toi, comment les anglo-saxons perçoivent ces actions des salariés largement médiatisés ?
Surtout avec humour. Déjà, on sait que la France adore les manifs. Vu de l'étranger, une belle manif dans Paris, c'est comme la floraison des cerisiers - c'est un signe du printemps. Ca fait partie intégrante du mythe français. Et ça se traduit même par le terme utilisé. En France, les médias parlent de "prise d'otage", ou de "séquestration" (ce qui n'est pas faux) - dans les médias anglophones, on parle de "boss-napping". C'est un mot composé comme les adorent les anglophones. (Nous n'avons pas d'académie pour nous rappeler à l'ordre sous prétexte qu'un mot n'existe pas, alors inventer de nouveaux mots pour les faire rentrer dans le langage est un jeu courant des journalistes.) A la base, il y a "kidnapping" - un enlèvement, et un mot tout ce qu'il y a de plus sérieux. Mais dès qu'on commence à le décliner, il devient plus ludique. Il y a du "pet-napping" (ou encore "dog-napping" ) pour le vol d'animaux domestiques. "Goat-napping" pour le vol d'une chèvre, mascote d'une école militaire. Ou même "bronze pig-napping" pour le vol d'une statue d'un porc ! On n'oublie jamais pour autant que les problèmes qui mènent à ces actions sont sérieux - et il ne faut pas oublier les Etats-Unis et le Royaume Uni sont plus touchés par la crise actuelle que la France, donc ils savent parfaitement à quel point les problèmes des entreprises sont graves, et quelles peuvent en être les conséquences - mais le "boss-napping" fait plus sourire qu'autre chose.
J’entendais sur une radio d’information cette semaine que Bernard Tapie s’était exprimé sur le sujet. Pour lui le pire n’est pas la séquestration en elle-même, mais plutôt le fait que les salariés obtiennent gain de cause dans leur démarche. Ainsi, on diminue ici le nombre de licenciements après une séquestration de patron. Est-ce à dire qu’il avait pris de la marge ? Ou alors que ses conditions de détentions étaient à ce point intolérable ?
David, qu’en penses-tu ?
Je laisse l'analyse de leurs décisions à ceux qui connaissent mieux ces entreprises que moi ! Mais là encore, même s'ils reconnaissent que c'est plus agréable de dormir dans son propre lit que sous son bureau, les médias anglophones trouvent la situation plutôt comique. La patronne du cahier G2 du quotidien britannique, The Guardian, avait proposé un "boss-nap" du rédacteur en chef du journal. Ses troupes ne l'ont pas suivi, mais ont préféré la "boss-napper" elle ! Dans l'article qui expliquait leur geste, ils ont cité les conditions de détention des patrons français : "Three British managers and a French colleague had been held captive overnight at a factory in the Alpine foothills. They were later released, after enjoying an apparently delicious dinner. In France it is a terrible thing to a deprive a person of their liberty, but much, much worse to deprive them of a decent meal."
("Trois directeurs britanniques et un collègue français avaient été détenus pendant une nuit dans l'usine au pied des alpes. Ils ont été relaché, après qu'on leur ai servi un repas apparement délicieux. En France, c'est une chose très grave de priver quelqu'un de sa liberté, mais c'est bien, bien pire de les priver d'un bon repas.")
Les reportages de la BBC ont insisté sur le côté théatral et formel d'un "boss-nap", avant d'insister sur la qualité des moules-frites qu'on aurait servi aux patrons séquestrés. Et ce en regrettant qu'il n'y en avait pas d'aussi bons près de leurs bureaux !
Mais sur le fond, de quoi parlons nous ? D’une rupture totale de communication entre les patrons et leurs salariés. Quand les voies classiques du dialogue et de la négociation ne suffisent plus, il y a dérapage.
Et quand il y a dérapage il y a rattrapage. C’est le cas des politiques, qui y vont tous de leurs petites phrases, pensant aux prochaines échéances électorales. Ou de quelques leaders syndicalistes qui voient sans doute une opportunité de revenir sur le devant de la scène.
Et là tu mets le doigt sur la grande peur de Business Week , pour qui le grand danger en cas d'interdiction de "boss-napping", c'est que le ras-le-bol des ouvriers s'exprime plutôt par une grève générale que par un moule-frites au bureau pour les patrons...